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1968: l’été meurtrier des catholiques !

Des sœurs marchent place Saint-Pierre (Vatican) le 8 mars 2013. | Filippo Monteforte / AFP

René Rémond, le politologue, avait coutume de dire que mai-juin 1968 avait fait au moins trois principales victimes en France: l’université, le parti communiste et… l’Église catholique. Pour l’Église, comment lui donner tort après l’effondrement, remontant aux années 1970, des pratiques et des vocations religieuses, des croyances dans le dogme chrétien (résurrection, vie après la mort, péché originel, enfer et paradis), de l’obéissance aux normes morales du «magistère» romain?
La «pensée 68», la montée d’une culture hédoniste et narcissique, a été meurtrière pour le vieux modèle d’autorité et de transmission catholique. Personne ne le conteste. Ce qu’on sait moins, c’est qu’un autre événement, survenu ce même été, a aggravé ce «krach catholique» des années 1960 dont parle l’historien Guillaume Cuchet dans Comment notre monde a cessé d’être chrétien (Seuil, Février 2018).
Paul VI à Nazareth le 5 janvier 1964. | EPU FILES / AFP
L’année même où le monde entier célébrait la libération du sexe, le pape Paul VI (1963-1978) condamnait toute forme de contraception –pilule, préservatif, stérilet– autre que les méthodes naturelles. C’est le sujet de sa fameuse encyclique Humanae Vitae, en date du 25 juillet 1968, un tournant de l’histoire catholique moderne.
Un texte devenu le symbole du divorce entre l’Église et la société libérée, inspirateur jusqu’à aujourd’hui de tout son discours sur l’amour et le sexe. Moquée et désobéie, cette encyclique est toujours officiellement la norme, même si les ennemis du pape François lui prêtent aujourd’hui l’intention de la remettre en cause.

L’«onanisme conjugal», un péché mortel

Sur le sexe, l’Église vient de loin. Elle établit depuis toujours un lien exclusif entre l’acte sexuel et la procréation. Pendant longtemps, elle condamnait comme péché mortel l’«onanisme conjugal», c’est-à-dire tout acte sexuel excluant la possibilité d’une grossesse, même si, dans le secret du confessionnal, les prêtres pardonnaient bien des arrangements.
Après la Première Guerre mondiale, face aux craintes de dépopulation en Europe, le pape Pie XI (1922-1938) renforce cette discipline et ordonne aux confesseurs de faire respecter l’interdiction de toute pratique contraceptive (encyclique sur le «mariage chaste» de 1930).
Mais souvenons-nous qu’en France aussi, la Chambre bleu horizon avait voté après-guerre l’interdiction de toute vente de contraceptifs (sauf du préservatif admis pour lutter contre les maladies vénériennes). Ainsi l’Église catholique s’est-elle trouvée totalement désarmée face aux révolutions qui vont suivre: la liberté et l’autonomie de la femme, son irruption sur le marché du travail, l’arrivée de la pilule sur le marché. Pour les catholiques, la seule contraception possible est la continence périodique et la «méthode des températures», c'est-à-dire la méthode Ogino, légitime parce qu’elle recourt aux périodes infécondes de la femme.
«Une nouvelle affaire Galilée se prépare»
Un cardinal
Mais devant la généralisation des pratiques contraceptives en Occident, cete position de l’Église devient intenable. «Une nouvelle affaire Galilée se prépare», avertit un cardinal lors du concile Vatican II au début des années soixante. D’inspiration libérale et moderne, ce concile évite pourtant la question brûlante du contrôle des naissances. Ou plutôt le pape Paul VI se la réserve.
Pendant trois ans, il fait plancher des commissions de théologiens, de médecins, de psychologues, de couples. Et le résultat de cette réflexion est l’encyclique de l’été 1968, qui paraît juste après l’adoption en France de la loi Neuwirth qui libéralise la pilule et le marché des contraceptifs.
Cette encyclique Humanae vitae (De la vie humaine) n’exclut pas l’acte ni même le plaisir sexuel, mais elle les limite au seul cadre du mariage entre un homme et une femme. Surtout, elle proscrit «toute action qui, soit en prévision de l’acte conjugal, soit dans son déroulement, se proposerait de rendre impossible la procréation». Autrement dit, l’Église condamne tout moyen artificiel, mécanique ou chimique, de régulation des naissances –même si les mots pilule, préservatif ou stérilet ne sont jamais mentionnés– moyen écarté comme «immoral», contraire à la «loi naturelle» établie par Dieu pour la transmission de la vie.


Un «schisme silencieux» fracture l’Église

Le retentissement de ce document est énorme en cet été 1968, synonyme de revendication féministe, de liberté et d’émancipation universelle. Tous les médias, les clercs, les fidèles se déchirent. Texte «rétrograde», attentatoire pour la femme, accusent les uns, en recul par rapport à l’esprit du concile qui avait fait naître tous les espoirs dans une Église moderne.
Le journal Combat oppose «la morale du bonheur» à «la morale dite naturelle»… Même la presse de droite et La Croix réagissent mollement dans l’approbation au pape. Un journaliste connu comme Jacques Duquesne parie même sur le départ de nombreux fidèles et la naissance d’un «schisme silencieux» capable de fracturer l’Église. Seul le converti Maurice Clavel, dans Le Nouvel Observateur, hebdo de gauche, se félicite de ce «grand coup historique» donné par le pape Paul Vi à «ce monde euphorisant en train de craquer».
Paul VI «a osé affronter la conjuration des libertaires et des technocrates, la perversion sexuelle, l’exploitation cynique par l’argent de l’érotisme au cinéma et dans les magazines»
Le cardinal jésuite Jean Daniélou
Mais dans l’Église, la bataille ne fait que commencer. Les théologiens de gauche s’insurgent contre l’exercice solitaire du pouvoir du pape. Les épiscopats, les mouvements catholiques sont divisés. Des pétitions pour ou contre circulent. Presque seul, le célèbre jésuite Jean Daniélou vole au secours de Paul VI «qui a osé affronter la conjuration des libertaires et des technocrates, la perversion sexuelle, l’exploitation cynique par l’argent de l’érotisme au cinéma et dans les magazines». Ce pape «a pris le parti de l’homme contre lui-même», lance ce cardinal français qui mourra en 1974 à Paris… dans les bras d’une prostituée (mais les circonstances exactes de sa mort n’ont jamais été totalement élucidées).
Quoiqu’il en soit, cette encyclique provoque un désarroi des catholiques et une fracture avec les milieux médicaux et scientifiques pourtant les mieux prévenus par rapport au discours moral de l’Église. Des milliers de couples préférent garder leurs habitudes de contraception plutôt que d’obéir au pape. Ils quittent l'Église sur la pointe des pieds.
Dans les sondages de l’époque, les Français et Françaises leur donnent très majoritairement raison. Plus de 70% des femmes disent ne pas comprendre ce texte. La déception est aussi très forte dans les pays pauvres où la progression démographique est démesurée et où les programmes de planing familial sont (officiellement) combattus par l’Église.

Les combats de Jean-Paul II contre le préservatif

Jamais le Vatican ne reviendra sur cette position. Au contraire, un pape polonais comme Jean-Paul II (1978-2005) qui, alors qu’il n’était encore que cardinal, avait participé à la rédaction finale de cette encyclique, ne va cesser de défendre cette doctrine du lien exclusif entre l’acte sexuel et la procréation.
Il va écrire de très belles pages sur l’amour humain, sur les femmes, et même sur le plaisir conjugal, mais semblera toujours ignorer les droits à une sexualité et une procréation librement consenties. Il ne va cesser de s’en prendre à la «mentalité contraceptive» de l’époque moderne, au refus de la «culture de vie», auquel il associe toujours la banalisation de l’avortement.
Pour lui, contraception, avortement, manipulation des embryons sont des maux qui rongent l’Occident, les marques d’une «culture de mort» qui se répand. Même aux pires moments de l’épidémie de sida, alors que des associations et des médecins catholiques en nombre se montrent actifs dans les campagnes de prévention et dans le secours aux malades, le pape Jean-Paul II conteste publiquement l’usage du préservatif (un mot qu’il ne cite jamais explicitement, mais toujours traduisible), y compris lors de ses voyages en Afrique.
Jean-Paul II lors de son voyage en Ouganda, le 9 février 1993. | Michel Gangne / AFP
La chasteté est, pour lui, «le seul moyen sûr» de prévenir l’infection, dit-il en 1993 en Ouganda, pays meurtri par le sida. On se souvient des polémiques infinies sur le préservatif, qui se poursuivront avec son successeur Benoît XVI (2005-2013). Polémiques aussi dans les instances internationales quand le Vatican s’allie à des pays musulmans pour faire obstacle aux programmes de contraception et d’avortement à travers le monde.
Polémiques toujours quand l’Église se met aussi à condamner la procréation médicalement assistée –en dehors d’un couple homme-femme stable– et toutes les techniques de fécondation in vitro accusées de se substituer aux processus naturels de procréation.

Les nuances du pape François

L’Église changera-t-elle un jour de position sur la contraception, la pilule et le préservatif ? Paul VI n’était pas un pape réactionnaire. C’est lui qui appliqua, avec mesure et audace, le concile réformateur Vatican II. Mais il fut jusqu’à la fin de sa vie (1978) affligé par cette contestation mondiale soulevée par l’encyclique qu’il avait signée il y a cinquante ans sur la vie humaine.
Le pape François va le canoniser à Rome en octobre et la polémique sur Humanae vitae pourrait bien rebondir dans les prochains mois. Les adversaires conservateurs du pape argentin lui prêtent déjà l’intention de revenir sur cette condamnation de l’été 1968, de l’adapter au nom des «nouveaux paradigmes» auxquels ce pape fait souvent allusion et par lesquels il tente de faire évoluer son Église.
Déjà, François a loué le «génie prophétique» avec lequel son lointain prédécesseur, Paul VI, avait écrit ce texte de 1968. Il a vanté le «courage»qu’il avait eu de «se dresser contre la majorité, de défendre la discipline morale, d’exercer un frein culturel, de s’opposer au néo-malthusianisme présent et à venir».

Mais il n’a pas manqué aussi d’insister sur un point qui fait toute l’originalité de ce pape jésuite. Tout dépend, dit-il, de la manière dont on interprète une doctrine et un texte comme Humanae vitae: «La question n’est pas de changer la doctrine, mais de l’approfondir et de faire en sorte qu’on tienne compte des situations nouvelles et de ce que les personnes sont en mesure de faire». Ces propos, qui ont l’avantage du bon sens, sont typiques de la méthode de François, de cette tolérance surprenante qu’il a manifestée à plusieurs reprises, par exemple pour les homosexuels («Qui suis-je pour les juger?»), ou pour les personnes divorcées et remariées jusqu’à présent interdits de communier à l’Église, ou pour les femmes qui subissent un avortement, etc.
C’est une attitude de souplesse qui lui vaut encore une grande popularité dans le monde, mais qui suscite de plus en plus de méfiance dans les cercles les plus conservateurs de l’Église. On peut parier que si un début de remise en cause apparaissait, dans la bouche du pape François, de l’encyclique Humanae vitae, en cette année du cinquantenaire de sa signature, ce serait la révolution dans l’Église!

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